Chawqi Abi Chaqra
1935 (Beyrouth, Liban)-

Co-fondateur en 1957 du groupe litteacute;raire La Pleacute;iade, auteur desplusieurs recueils poeacute;tiques, traducteur de Pierre Reverdy et de Lautreacute;amont, creacute;ateur et animateur

Creacute;dit photo : دار الغاوون

de la page culturelle drsquo;an-Nahar, Chawqi Abi Chaqra publia, tout drsquo;abord, deux recueils attacheacute;s aux nouvelles contraintes de la versification laquo; libre raquo; : Les sacs des pauvres (1959) et Les pas du roi (1960). Crsquo;est en 1962 qursquo;il publie De lrsquo;eau pour le cheval de la famille, inaugurant alors une poeacute;sie eacute;mancipeacute;e des critegrave;res de lrsquo;eacute;cole poeacute;tique du moment. Remarquant cette profonde mutation, la revue de Chilsquo;r lui attribua cette anneacute;e-lagrave; le prix de la meilleure oelig;uvre poeacute;tique. laquo; La poeacute;sie moderne, dit-il en 1967, abonde en bavardages superflus. La vacuiteacute; tue le fond de la poeacute;sie. Ainsi le poegrave;me moderne encourt le risque de srsquo;eacute;garer lagrave; ougrave; se perdait lrsquo;ancien poegrave;me traditionnel fondeacute; surtout sur la virtuositeacute; lexicale, le ton sentimental, oratoire et emphatique raquo;. Abi Chaqra a fait revivre, selon El Hage, laquo; dans la poeacute;sie arabe des sujets dont la plupart eacute;taient tombeacute;s en deacute;sueacute;tude et drsquo;autres qui sont tout neufs raquo;. Selon le fondateur de la revue, Youssef al-Khal : laquo; lrsquo;apport le plus important de Chawqi Abi Chaqra, crsquo;est sa relation intime et son attachement visceacute;ral au village libanais et au monde de lrsquo;enfance raquo;. Comme lrsquo;a montreacute; Jean G. Karma, lrsquo;innovation de ce poegrave;te hors pair apparaicirc;t dans laquo; Le rejet drsquo;une grande partie du vocabulaire poeacute;tique classique et romantique (...) et lrsquo;adoption drsquo;un autre style simple, reacute;aliste, prosaiuml;que, riche en termes et expressions pris agrave; la langue parleacute;e libanaise. Lrsquo;emploi de structures syntaxiques simples et naiuml;ves pareilles agrave; celles employeacute;es par les enfants dans leurs conversations. Les phrases sont courtes, composeacute;es drsquo;eacute;leacute;ments tregrave;s restreints. Le recours agrave; une forme tregrave;s speacute;ciale de lrsquo;anecdote, comme moyen drsquo;expression poeacute;tique. Dans les poegrave;mes en prose drsquo;Abi Chaqra cette forme de narration a pu eacute;chapper agrave; la prosaiuml;citeacute; par lrsquo;absence de temporaliteacute; et par la freacute;quence des figures de rheacute;torique raquo;.


Un oiseau

Lrsquo;amour est un oiseau
Que tu as porteacute; dans la forecirc;t agrave; travers la conscience
Tu as laveacute; ses griffes dans ton acirc;ge,
Secoueacute; son bec, sa petite tecirc;te
Et ses cheveux fins comme le silence.
Tu as penseacute; : laquo; Peut-ecirc;tre meacute;connaicirc;trai-je ses voyages raquo;
Tu as voulu le chasser par la fenecirc;tre
Vers lrsquo;immensiteacute; du temps
Mais, endormi dans tes yeux,
Il srsquo;est deacute;shabilleacute;
Et il ne vole plus.

Une theacute;iegrave;re

La vapeur fait transpirer le bec
De mon amie la theacute;iegrave;re
Chaque matin elle se preacute;sente
Et pleure le theacute; de la chaleur
La nostalgie la brise...
Hier, jrsquo;ai eu froid
Elle nrsquo;est pas venue
On mrsquo;a dit : laquo; elle est morte de vieillesse
Et les gosses lrsquo;ont ensevelie sous les pierres. raquo;


Lrsquo;eacute;coliegrave;re

Dans la montagne des nains
Mon eacute;coliegrave;re est une magicienne
Elle srsquo;envola sur son cahier,
Elle srsquo;envola sur son sabot,
Emporta sa craie et son eacute;ponge
Pour eacute;crire laquo; diable raquo;,
Effacer laquo; diable raquo;
Le chasser du royaume de ses teacute;tins,
Pour eacute;tudier la geacute;ographie

Elle est ainsi entreacute;e dans la capitale des miroirs
Capitale des cierges et des nouvelles
Telle une abeille, eacute;gareacute;e, loin de la maison
Elle avait perdu de vue le capitaine ainsi que les mers
Comme on perd une goutte drsquo;huile.


La faute

Le soleil est un acirc;ne en arithmeacute;tique. Il se couche chaque soir et fait la mecirc;me erreur.


Les voisins me prennent pour un astre

- Je naquis drsquo;un basilic. Je courus dans le plat de mes traces.
- Un clou dans mon soulier et une eacute;pine dans ma barbe, crsquo;est tout ce que je possegrave;de.
- Jrsquo;ouvre lrsquo;ombrelle et les bouteilles. Je patine sur toute la geacute;ographie.
- Je passe lrsquo;eacute;teacute; dans le cou drsquo;une girafe.
- Les claquements de lrsquo;air mrsquo;ont asseacute;cheacute;.
- Jrsquo;avale agrave; jeun le phoque et les piments forts.
- On me plante dans un panier. Je vais aux noces.
- Je mange les preacute;positions et les points drsquo;interrogation.
- Je reacute;pare les trains. Les bagages et les cartes drsquo;invitation tombent sur lrsquo;eacute;pine de mon dos.
- Je brille sans ecirc;tre or et sans ecirc;tre pape.
- Jrsquo;eacute;ternue et tous les boutons des barils sautent en mecirc;me temps.
- La pierre nrsquo;engendre pas des enfants.
- La fourmi est une olive, une dame, un tapis, un yacht et deux piastres et demi.
- Lrsquo;oiseau est un piano.
- Jrsquo;eacute;chouai aux eacute;lections municipales et mon eacute;paule gauche a bleui. Jrsquo;ai lu le journal agrave; lrsquo;envers.
- Jrsquo;allume le chauffage avec des ciseaux.
- La figue est la maicirc;tresse du Kurde. La prune est un bouton de veste de cardinal.
- Je me retourne dans mon pyjama, et mes voisins me prennent pour un astre.
- Tel un tailleur, je sens les eacute;pingles.
- Jrsquo;ai perdu mon porte-monnaie. Il contenait un mouton, un escargot et cinq sous
- Un feu eacute;clata dans mon oelig;il. Les locataires et les gendarmes prirent la fuite.
- Jrsquo;ai laisseacute; le livre ouvert. Les ennemis, les tigres et le juges tombegrave;rent dedans.
- Je nage dans la jarre.
- Jrsquo;ai une collection de cochons, de papillons et de frites.
- Mon oncle paternel ronfle. Il lit les recirc;ves. Il aime sa femme comme un oignon.
- Mon oncle maternel est un ivrogne. Il eacute;crase des scorpions sous ses bottes.
- De temps en temps, je sors mon coelig;ur et le pose sur ma table de nuit comme un reacute;veille-matin.
- Ma tecirc;te en cognant le plafond a eacute;teint lrsquo;eacute;lectriciteacute;.
- Je passe une nuit blanche agrave; la fenecirc;tre, causant avec lrsquo;amie A et Madame Z.
- Au rez-de-chausseacute;e habite une oie, au second une mouche, au troisiegrave;me un pois chiche. Nous occupons le dernier eacute;tage.
- laquo; Lionceau raquo; est un rossignol, non un homme.
- Je pince ma fianceacute;e. Elle donne agrave; la Croix-Rouge son sang qui gicle.
- Avec un briquet jrsquo;invente la lumiegrave;re. Jrsquo;espionne. Sur la peau de lrsquo;ours, jrsquo;eacute;cris le feu. Je vole ses moustaches.
- Les grenouilles nrsquo;ont jamais sommeil. Des nuits entiegrave;res, elles jouent aux cartes.
- Je partage avec lrsquo;accent circonflexe la tecirc;te du A.


Un royaume

Dors, jrsquo;eacute;cris
Dors, je suis moineau
Dors, je suis coquille
Dors, je suis bateau
Dors, prends-moi
Dormir avec toi est un royaume.


Prendre le frais

Je saute de joie sur un seul pied. Chaque famille mrsquo;invite pour engendrer des enfants, pour creacute;er des chevaux qui megrave;nent lrsquo;homme sur le vent.
Je trais la chegrave;vre. Je lui donne agrave; manger des tabliers drsquo;eacute;coliers et des rideaux de theacute;acirc;tre. Je la tiens par les cornes, elle srsquo;envole comme une voiture et donne des coups de cornes aux chiens et aux acteurs.
Je suis neacute; jaune agrave; force de boire du miel et de lrsquo;encre. Je mrsquo;abicirc;me, et Dieu mrsquo;aide.
Pas drsquo;eacute;pines dans les nuages. Jrsquo;attrape une fleur trop haute dans un bal, dans une noce, et en prenant lrsquo;air.
Jrsquo;apprends au troupeau agrave; monter agrave; bicyclette pour qursquo;il devance le loup et la dame aristocratique.
Ma cousine est bergegrave;re dans un museacute;e, ma soelig;ur fait du ski, elle traicirc;ne les neiges et les sports. Son fils est herbe, ma megrave;re rocher sur lequel je coupe le fleuve.
Je lis la coiffure, les astres et le livre de magie. Je rencontre les scientifiques et les bergers. Jrsquo;ouvre la cave pour mon acirc;ne. Il donne des coups de pied agrave; la lune, mord les voyageurs, plonge dans lrsquo;huile, dans lrsquo;olive et dans la tempecirc;te. Il est drsquo;acier et de cire. Je lrsquo;allume gratuitement pour qursquo;il brille et eacute;claire le monde par temps drsquo;eacute;clipse.
Je reacute;duis lrsquo;hocirc;tel agrave; une simple fleur. Jrsquo;ouvre ses draps et ses sous-vecirc;tements.
Je prends une photo pour la lanterne. Jrsquo;inscris la fable drsquo;une petite fille qui tombe sous la croix. Une abeille suce sa glande.
Je traverse la boicirc;te drsquo;allumettes, le jardin et le gacirc;teau, un foulard autour du cou comme les scouts dans les pins.
Sur mon front volent les poulets, les colombes et un petit drapeau qui indique la couleur de lrsquo;ambassade.
Je voyage dans les airs vers ma tente sauvage. Je mange le poulet entre ses cuisses. Sa chair est aussi douce que le papier agrave; lettres.
Je ne mets ni le pantalon ni le fez, car je ne suis pas lrsquo;eacute;lu du village.
Le vendredi saint je me fige devant la croix. Je deviens savonnette.
Jrsquo;imprime les chansons, les accroche dans le gosier drsquo;une chanteuse houspilleacute;e par les clients. Ils la frappent avec les chaises et elle avale sa salive.
Mes regards sont un grain de musc ; une laitue que le canard plongeur avale.
Lrsquo;eacute;teacute; srsquo;installe. Le froid revient au pocirc;le comme un aigle agrave; son nid.
Un miracle est arriveacute;. Ma chegrave;vre srsquo;envola avec ma jarre de lait, emportant avec elle les photos et les crayons.


La jarre

Une pierre roulait
Non, un homme
Non, un papillon
Non, un chat
Non, une fleur
Non, une gomme
Une femme nommeacute;e laquo; Non raquo; roulait
Et la jarre se brisa.


A. K. El Janabi et Mona Huerta